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Maroc Maroc - LE TEMPS - Tous - 27/Feb 08:04

Edward Clug, Maribor, entre ses deux mains

Grâce la famille danoise de sa mère, Elsa Dreisig a découvert le bonheur de chanter au quotidien. Et de son père, elle a acquis le gène de la rébellion contre les conventionsOn voulait voir Edward Clug chez lui, à Maribor, en Slovénie. Impossible dans les délais: il était ici ou ailleurs, courant l’Europe à régler la reprise d’un de ses ballets ou à en créer un nouveau. Il aura donc fallu se résoudre à lui parler à distance, par écrans interposés, et se promener dans sa ville au gré d’un reportage photo réalisé à l’époque des dernières chaleurs estivales, début septembre.On ne vous fera donc pas croire que nous avons avec lui admiré la stara trta, la plus vieille vigne du monde – l’équivalent pour Maribor du jet d’eau pour Genève. Ni que nous avons dîné en sa compagnie sur une terrasse, ou vu le ballet qu’il réglait alors pour le proposer gratuitement sur la grande place de la ville le jour suivant. La célèbre vigne de Maribor, vieille de plus de 450 ans, fait la gloire de la ville – et l’objet d’une large exploitation : elle a son musée, son festival et même son propre hymne. — © Studio Production House, Jošt Gantar On n’a rien vu de tout cela mais Edward Clug parle avec un tel enthousiasme de sa ville qu’on aura cru y être avec lui. Parce que le chorégraphe qui va mettre en scène Castor & Pollux de Rameau au Grand Théâtre est un homme de fidélité ardente. Il est arrivé à Maribor il y a 35 ans, quittant sa Roumanie natale, et malgré les propositions qui lui ont été faites de prendre la direction de compagnies prestigieuses (Vienne, Hambourg…), il ne l’a plus quittée. «Je suis quelqu’un de conséquent», dit-il après avoir bien réfléchi au mot par lequel il voulait se définir.Qu’on ne s’y trompe pas: Maribor n’est pas un phare sur la carte culturelle européenne. On la connaît plutôt pour les «Golden Fox», les deux slaloms féminins de la Coupe du monde de ski qui s’y courent en janvier. Mais cette ville moyenne, la deuxième du pays après la capitale Llubljana, abrite aussi une compagnie de danse très repérée à l’international, et ceci grâce au travail patient et obstiné d’Edward Clug.Lui vit sur les hauteurs, d’où il «tient sa ville entre ses deux mains». Et où il peut admirer les couchers du soleil lorsqu’il sort promener le chien perdu qu’il a ramassé il y a  quelques années dans la rue, en Roumanie, à la grande joie de ses deux enfants. Cela, c’est quand il rentre chez lui: pas plus de quatre mois par an. Le reste du temps, il est partout: au Nederlands Dans Theater ou auprès des compagnies de Dortmund et de Stuttgart – institutions avec lesquelles il entretient des collaborations régulières – ou encore en tournée avec sa troupe, s’il n’est pas dans les grands théâtres qui partout le réclament, en Europe (Milan, Munich, Lisbonne, Varsovie, Berlin) et aux États-Unis. Et avant l’agression russe sur l’Ukraine, à Saint-Pétersbourg et Moscou, où il a monté au Bolchoï un mémorable Maître et Marguerite.Même si sa carrière l’inscrit au firmament des chorégraphes européens, le nom d’Edward Clug n’est pas forcément connu dans notre région. Reprenons le fil. Né en Roumanie sous Ceaucescu, il en connaît, adolescent, les dernières années – «les pires», dit-il sobrement. «Mais enfant, déjà, j’avais réalisé qu’il fallait partir. Le seul contact avec le monde extérieur, c’était les radios, mon père écoutait Radio Free Europe toute la journée.»Son étoile de danseur grandissant, il cherche à s’en servir pour échapper au régime de plomb du «conducador», postule grâce à la recommandation de son maître de ballet dans la compagnie de Maribor en Slovénie, encore yougoslave. «Ce n’était pas le premier choix mais je n’en avais pas d’autre. Je le considérais comme un tremplin pour aller ailleurs en Europe. Je dois pourtant dire que j’ai été émerveillé en débarquant du train: la ville était si propre!»L’audition passée, et réussie, il reprend le train pour la Roumanie. Mais le lendemain, la guerre éclate: la Slovénie a déclaré son indépendance, la Yougoslavie envoie ses chars, c’est le premier acte des guerres qui déchireront le pays, mais qui épargneront assez vite la république septentrionale, au terme de dix jours de combat et de quelques centaines de morts. Le temps pour Clug de passer son bachelor et au mois de septembre, Maribor, désormais indépendante, aux portes de l’Europe rêvée, l’accueille. Gratitude, reconnaissance: c’est au nom de cela qu’il n’en a plus bougé.Le Théâtre national slovène de Maribor est la plus grande institution culturelle de la jeune république. On y produit à la fois du théâtre, de l’opéra, des concerts symphoniques et du ballet. Clug y découvre la liberté et un homme qui décidera de son destin: Tomaz Pandur, figure du théâtre expérimental des années 90. Il danse parfois dans ses spectacles. «J’étais très impatient, très curieux, vite ennuyé, alors Pandur m’a dit un jour: si tu es si malin, pourquoi ne pas collaborer avec moi et réaliser une chorégraphie dans mon prochain spectacle?» J’étais très impatient, très curieux, vite ennuyé, alors Pandur m’a dit un jour: si tu es si malin, pourquoi ne pas collaborer avec moi et réaliser une chorégraphie dans mon prochain spectacle? Sous l’œil de son chorégraphe, la compagnie du Théâtre national slovène répète le spectacle qu’elle s’apprête à donner gratuitement, comme chaque fin d’été depuis trois ans, sur la grande place de la ville. — © Studio Production House, Jošt Gantar Clug se lance, et se lance si bien qu’en 1998, il crée sa première chorégraphie à part entière, Simply Tango. Et après avoir été nommé directeur artistique du ballet, il crée l’événement deux ans plus tard, en 2005, avec Radio & Juliet. Shakespeare dansé sur du Radiohead. «Ce ballet nous a ouvert les portes du monde. C’est devenu un classique. Il continue de tourner et je n’y ai rien changé, franchement il n’a absolument pas vieilli.»Au Théâtre, le Ballet de Maribor donne entre 45 et 50 représentations par an, mais le premier week-end de septembre, il danse en plein air sur la grande place. Tout y est restauré, comme l’ensemble de la vieille ville qui, trente ans après l’indépendance, est transfigurée. Centre piétonnier, façades ravalées, la propreté qui avait émerveillé l’adolescent roumain à sa descente de train, en 1991, est encore plus éclatante aujourd’hui, rétablissant la Slovénie dans la culture urbaine austro-germanique à laquelle elle a si longtemps appartenu. «La grande place m’émerveille encore et toujours, dit Clug. Elle est dominée par la colonne d’esprit baroque commémorant la fin de l’épidémie de peste de 1680 qui avait tué un tiers de la population de la ville.» L’ensemble de la vieille ville a été rénové, rétablissant Maribor dans la culture urbaine austro-germanique à laquelle elle a longtemps appartenu, sous le nom de Marburg an der Drau. — © Studio Production House, Jošt Gantar Edward Clug se décrit lui-même comme un danseur roumain et un chorégraphe slovène. Il confie qu’il rêve en roumain mais pense en slovène, quand ce n’est pas en anglais, sa langue de travail partout ailleurs qu’à Maribor.La promenade, à Maribor, est facile. Les quais de la Drave ont été aménagés, on se rend à pied aisément dans les principaux lieux de visite, comme la Tour du jugement, elle aussi magnifiquement restaurée, en forme de grand manège couvert par un dôme de briques, où l’on rendait la justice autrefois, notamment pour y condamner les femmes accusées de sorcellerie. Rénovée en 2021, elle abrite désormais concerts et happenings: un signe supplémentaire du tournant culturel pris par la ville depuis qu’elle a été, en 2012, capitale culturelle de l’Europe. Edward Clug sous le chapiteau de la Tour du jugement, ancien tribunal des femmes accusées de sorcellerie (entre autres) converti aujourd’hui en espace culturel. — © Studio Production House, Jošt Gantar Edward Clug a tenu également à visiter, pour le photographe, le Musée Prokajinski, à la fois musée abritant des collections d’art moderne et contemporain, et galerie organisant des expositions temporaires d’artistes vivants. «Petit, j’adorais la peinture, se souvient le chorégraphe. Je peignais les jouets que je ne pouvais pas avoir. Depuis je travaille toujours avec le même scénographe, Marko Lapelj, et le même créateur de costumes, Leo Kulas. Ils comprennent tout de suite ce que j’ai en tête.» Petit, j’adorais la peinture, se souvient le chorégraphe. Je peignais les jouets que je ne pouvais pas avoir. Depuis je travaille toujours avec le même scénographe, Marko Lapelj, et le même créateur de costumes, Leo Kulas. Ils comprennent tout de suite ce que j’ai en tête Les fidélités n’empêchent pas les bifurcations et la carrière d’Edward Clug en a connu deux. La première avec Simply Tango: «C’est presque devenu un phénomène social en Slovénie, et c’est le spectacle que je remonte en été pour la soirée gratuite sur la grande place. Deux générations ont vu le show. C’est toujours un moment très émotionnel pour moi. Je le dansais il y a 27 ans!» Il y eut ensuite Radio & Juliet, puis l’appréhension d’un grand classique dont aucun chorégraphe n’approche sans un frisson: Le Sacre du printemps sur la musique de Stravinski, pour le Ballet de Maribor, en 2012, un an avant le centenaire de la création du ballet au Théâtre des Champs-Élysées où il déchaîna une bronca entrée dans la légende. Ballet qu’il a repris pour Zurich en 2016. «Il fallait oser affronter les souvenirs de Maurice Béjart ou de Pina Bausch… Je suis revenu à la création des Ballets russes, à Nijinsky, en utilisant l’eau comme élément principal. Il est important pour moi d’être conscient du passé lorsque je crée quelque chose de neuf».Ce mariage de tradition classique et de modernité est l’une des composantes majeures du style de Clug. «Nous sommes ancrés dans la tradition. On revient toujours aux racines.» Autre signature du chorégraphe: la puissance narrative. Il y a toujours du théâtre dans son travail, et plusieurs critiques estiment qu’il est l’un des derniers chorégraphes à continuer à raconter des histoires. C’est en 2015 qu’il crée Peer Gynt, d’après Ibsen, longue fresque qui marque son entrée dans les ballets inspirés d’œuvres littéraires ou théâtrales, que suivront Maître et Marguerite, Faust (pour le Ballet de Zurich, en 2018) ou, tout récemment en création à la Deutsche Oper de Berlin, Le Songe d’une nuit d’été d’après Shakespeare, qui sera repris au mois de juin. «Peer Gynt a fait monter mon travail à un autre niveau. L’interaction entre théâtre et danse fait souvent dire aux spectateurs que mes spectacles ressemblent à de l’opéra.» Edward Clug devant la collection du Musée Prokajinski. — © Studio Production House, Jošt Gantar Transition parfaite pour aborder Castor & Pollux de Rameau, le premier opéra dont il assure la mise en scène. «Je vais être franc, je n’ai jamais eu l’opportunité de voir cet opéra en entier.» Mais la tentation d’aborder le genre avec la proposition de Genève a été la plus grande. «Je suis inspiré à la fois par le mythe et par la musique. Il y a beaucoup d’intermèdes dansés dans l’ouvrage et ils seront une part de la narration. Je traite les danseurs comme des acteurs. Je ne ferai pas danser les chanteurs, mais leur corps m’intéresse autant que leurs voix. Je crois que les moments les plus forts dans mes ballets ne naissent pas du mouvement, mais d’une impulsion dramaturgique. Une éruption théâtrale soudaine dont la danse surgit à la manière d’une conséquence. Comme la manifestation irrépressible d’exprimer l’idée en mouvement.»Castor et Pollux sont des frères mythologiques inégalement dotés: Pollux est immortel, Castor ne l’est pas. Et celui-ci meurt au combat, laissant Télaïre, qui l’aime, dans un profond désespoir. Pollux, lui aussi amoureux de Télaïre, préfère toutefois sacrifier son immortalité pour prendre en enfer la place de son jumeau, plutôt que de profiter de sa disparition pour assouvir sa flamme.Admirable élévation du sacrifice de l’amour au nom de la fraternité gémellaire qui transcende même la mort, le mythe de Castor et Pollux inspire à Rameau sa troisième «tragédie lyrique» en 1737, qu’il remaniera de fond en comble en 1754. Les exégètes se disputent encore pour déterminer quelle version est la plus belle. Pour Edward Clug et le chef Leonardo García-Alarcón qui la dirigera, comme les précédents opéras-ballets produits par le Grand Théâtre sous la direction d’Aviel Cahn, le choix est fait: ils donneront la première version, moins souvent jouée, qu’ils estiment plus subtile et plus universelle.«Je ne sais pas si je serais capable du sacrifice de Pollux, avoue Edward Clug à qui l’on pose la question. Imaginer une telle action, c’est se mettre dans la peau d’un demi-dieu. J’inventerais autre chose! Mais c’est un récit très inspirant et très beau.» Est-ce aussi l’amorce d’une nouvelle bifurcation, vers l’opéra cette fois? «C’est une porte qui s’ouvre mais il est trop tôt pour dire sur quoi elle conduira. J’aime rester libre dans ma tête. Et j’aime croire qu’il y a encore tant de choses à expérimenter et apprendre…» J’aime rester libre dans ma tête. Et j’aime croire qu’il y a encore tant de choses à expérimenter et apprendre… Directeur artistique du Ballet du Théâtre national slovène depuis 2003, le danseur et chorégraphe roumain Edward Clug connaît son premier succès international avec Radio & Juliet (2006) sur les musiques de Radiohead. Depuis, il a collaboré avec les compagnies les plus prestigieuses, de Zurich à Moscou, de Vienne à Amsterdam. Il reprend cette saison pour la Scala de Milan son ballet Peer Gynt. Castor & Polluxdu 19 au 29 mars 2026 au Bâtiment des Forces Motricesgtg.ch/saison-25-26/castor-et-pollux

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